On vaut tous mieux que aç – « Tu ne mérites pas un smic »

Je vais vous raconter quelque chose d’un peu personnel pour une fois, un fragment dont je ne suis pas fière et qui va m’énerver. Bisous.

On vaut mieux que ça

Il y a très exactement un an, je commençais à travailler dans une agence de communication Grenobloise. Issue d’un environnement éditorial (je sortais d’une série de contrats chez Les Antennes), j’étais prise dans l’agence de com un peu étrangement.

Pas de contrat, pas de véritable embauche, on me promettait de travailler au sein d’un collectif qui partagerait les revenus en fonction de l’implication de chacun. Par exemple, on leur commandait une illustration print, je n’avais pas à recevoir de fric, j’étais rédactrice Web. Ce genre de choses… Et moi cette idée me plaisait.

Si vous n’avez pas lu mon article sur le problème de la rédaction Web, je vous encourage à le faire, vous comprendrez pourquoi il est difficile de trouver du financement pour un poste de rédactrice Web. Je comprends parfaitement cette partie. Continuons.

Tu3

Ragoût de passion et son cocktail de dévotion

Je commence à travailler uniquement l’après midi et je quitte le bureau tous les soirs à 20h, il faut m’en déloger et j’écris vite, je fourmille d’idée, je suis impliquée. J’écris de longs articles pour le blog de l’agence et réalise une interview. Je me laisse un mois pour commencer à gagner au moins quelque pécule mais rien.

Je me connais, je suis le genre à travailler pour pas un rond parce que j’adore mon travail et pour m’éviter ça, càd de me faire avoir, je choisis de couper court à l’expérience au bout d’un mois si je n’arrive pas au moins à obtenir 200 euros dans le mois suivant (de quoi payer mon loyer quoi, le chômage n’existe pas pour les CUI-CAE). Mortifiée de devoir demander de l’argent, honteuse comme si j’étais imbue de moi-même au point de demander à être rémunérée, je demande une réunion avec le chef de l’agence de com.

« Tu ne mérite pas un smic, même si tu bossais à plein temps »

J’ouvre de grands yeux. Le smic n’était pas spécialement mon objectif, j’ai jamais eu le smic avant ça, je veux dire, je suis plus à ça près mais sa remarque me fait tiquer.

– Comment ça ? C’est un salaire minimum normalement.

– Oui mais tu n’as pas assez d’expérience.

Bon, je passe sur le fait que j’ai des années d’expérience dans toute sorte de médias, que je sais utiliser photoshop et indesign, que je suis créative et qu’à l’époque je n’étais pas bien au courant du SEO mais j’ai appris très vite mais bon.

– Attends, une caissière même sans expérience elle a un smic, c’est pas une justification, soit j’ai pas le poste parce que j’ai pas assez d’expérience, soit j’ai le poste et je mérite un smic, que je l’ai ou pas, c’est une autre question, je veux bien croire que les finances le permettent pas.

– Bah t’as qu’à devenir caissière.

Je me retiens de pleurer, pas parce que je suis triste ou que mon image de moi-même est fracturée, non, parce que je suis verte de colère. Parce que je suis colère qu’en 2018, on puisse dire ça à une personne qui a bossé 1 mois gratos en faisant preuve d’énormément de bonne volonté. Je suis partie après la réunion, j’ai eu la bêtise de laisser mon ordi à l’agence en disant que je viendrais le chercher le lendemain.

Militante revendicatrice de la salubrité financière

Ce soir-là, mon mail lié à l’agence a été supprimé et j’ai reçu un sms me disant que j’avais une mauvaise influence sur les autres employés et qu’il ne fallait pas que je revienne à moins que tout le monde soit parti. J’étais ulcérée et le « boss » de l’agence m’a qualifiée de « Militante revendicatrice ».

Vous savez quoi ? Si espérer pour moi, pour le monde, pour les autres, pour chaque employé un SMIC horaire c’est être militante revendicatrice, je signe le papier, ça me va, on part là-dessus. Je suis ulcérée et je rentre chez moi vidée de colère et je muris mon plan, je vais prouver que je vaux au moins un smic horaire. Je candidate à Paris pour la première fois, une semaine plus tard je suis prise comme rédactrice web chez LeLynx.fr.

Me voilà donc un an plus tard, je bosse chez la plus grande régie pub d’Europe, je gagne deux smic, je vis à Paris dans un appart parfait (quoi que petit mais bon hein) dans un quartier adorable et plein de vie. Je suis reconnue comme une chef de projet SEO, je participe à des conférences, j’apprends, je donne des formations.

Pourquoi j’écris cet article un an après ?

Pour dire à tout le monde de prendre sa vie en main, moi ça a dû attendre que je sois terriblement en colère mais faites ce qu’il y a de mieux pour vous mais surtout, surtout putain, ne laissez personne vous rabaisser. Il s’agissait là de salaire mais c’était surtout mes performances qui étaient en question. Je ne cite pas l’agence ni le « boss », c’est inutile, j’ai suffisamment confiance en la puissance du Karma pour leur foutre un coup derrière les oreilles au moment où ils en auront besoin.

On vaut mieux que ça

Je trouve juste ça affreusement insidieux et destructeur, si je ne m’étais pas énervée, j’aurais sans doute accepté le fait que « je ne valais même pas un smic » et j’aurais sans doute continué à choisir des postes juste parce qu’ils m’acceptaient et non parce qu’ils me plaisaient, j’aurais continué dans la précarité. Alors que je vois des amis qui galèrent encore, qui ont 30 ans dont plusieurs années d’expérience en écriture édito à qui on propose encore des stages, j’ai envie de hurler, d’exploser des têtes, de coller les visages de ceux qui mettent tout ça en place contre une vitre et de leur montrer que ceux qu’ils traitent comme ça sont des humains, des humains à qui on met une étiquette de prix à -70% hors soldes. Et encore s’il ne s’agissait que de mal payer les personnes qui travaillent pour vous, soit, c’est méprisable, mais vous n’avez aucune idée de ce que ça peut induire chez ces employés, l’image que vous leur renvoyez de leur travail, de qui ils sont. Et ils ne méritent pas un smic. A toutes les personnes qui pensent comme ça, vous me dégouttez, à tous ceux qui cherchent juste à vivre, à aimer leur travail dans le digital, à se donner à fond, ne vous arrêtez pas, jamais, courage. Parce qu’il y en aura sûrement pour vous dire que la passion c’est des sacrifices, mais plusieurs points s’opposent à ce statuquo :

  • Ce sont des métiers qui ont de l’argent. J’ai travaillé pour de l’associatif pendant la majeure partie de ma vie, j’ai jamais eu de problème alors qu’on grattait les subventions pour survivre. Le digital a les moyens.
  • Passion ou pas, à un moment à te serrer la ceinture, tu ne peux plus rien produire, j’ai vécu 1 an avec un salaire proche du RSA alors que je travaillais 24h/semaine et je ne m’en suis jamais plainte. Quand il n’y a plus rien pour payer le loyer, tu ne peux pas tenter une conversion passion/euro.
  • Un métier est un métier, passion ou pas. Se lever tous les jours, rentrer à point d’heure, c’est un travail, une hiérarchie, un cadre, des garde-fous. Une passion, c’est s’amuser à scraper des sites chez soi à 2h du matin juste pour voir ce qu’ils ont dans le ventre.

 

Cet article fait suite au précédent sur le problème de la rédaction Web et de son financement, de son expertise. Pour faire le lien, les agences, les prestataires, les régies pub, les médias ne pourront pas considérer le journalisme du web, le publi-communiqué ou la rédaction de dossiers comme rentable si personne n’est prêt à payer pour ça. Il faut donc ré-apprendre à payer, payer les articles qu’on lit, ceux qui dénotent d’une vraie qualité rédactionnelle et d’analyse, en espérant que les boss décident de répartir les gains (au moins au minimum) avec leurs effectifs…

 


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